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Archéologie

Un fragment décoré du sanctuaire disparu

21.02.2023 / FAO n° 15

Un fragment décoré du sanctuaire disparu
Sophie Bärtschi, archéologue spécialisée en mosaïque romaine et conservatrice aux Site et Musée romains d’Avenches, pose près de cet élément massif de la corniche du sanctuaire du Cigognier.
Crédit photos: ARC Jean-Bernard Sieber

Les Site et Musée romains d’Avenches abritent une pièce parmi les plus importantes du patrimoine archéologique du pays: un élément de la corniche du sanctuaire du Cigognier. Ce bloc de calcaire faisait autrefois partie du plus grand monument d’époque romaine de Suisse, un bâtiment rectangulaire, avec une cour encadrée d’un portique, dont la construction a débuté en 98 après J.-C. Le dépôt du musée n’ayant pas la place pour accueillir ce fragment monumental, il est aujourd’hui conservé dans une grande halle semi-couverte, inaccessible au public. «Il est ainsi protégé des intempéries en attendant de pouvoir être exposé dans le nouveau musée romain d’Avenches, qui devrait voir le jour ces prochaines années», espère Sophie Bärtschi, conservatrice aux Site et Musée romains d’Avenches.

Zoom sur le sanctuaire du Cigognier
Bâti sur le modèle du Forum de la Paix à Rome et situé en face du théâtre, le sanctuaire du Cigognier était gigantesque, si l’on en croit ses dimensions : 111 mètres sur 118, pour 23 mètres de haut. C’est qu’Aventicum, colonie romaine et véritable centre économique et religieux de l’Helvétie il y a 2000 ans, n’était pas la petite bourgade paisible que l’on connaît de nos jours. Protégée derrière une enceinte mesurant cinq kilomètres, elle comptait alors 20’000 habitants: de quoi donner le tournis aux quelque 4000 Avenchois d’aujourd’hui. Parmi les vestiges que l’on peut admirer in situ, comme les Arènes, le sanctuaire du Cigognier était vraisemblablement en partie dédié au culte impérial, comme le suggère le buste en or de l’empereur Marc-Aurèle découvert à proximité en 1939, et dont la copie est exposée dans le musée.

Un fragment… de sept tonnes
Si l’on connaît bien la colonne du Cigognier de douze mètres de haut, qui en marque l’emplacement, on n’a encore jamais eu sous les yeux ce fragment du temple de près de trois mètres de long, découvert au XVIIIe siècle, comme en attestent de belles gravures aquarellées de l’époque. «Ce bloc de calcaire sculpté, de près de sept tonnes, représente un élément de la corniche — juste à la base du fronton — et il faut donc se l’imaginer à près de 15 mètres de hauteur!»

Sculpté de deux griffons entourant un canthare (un vase grec à anses), il n’a pas révélé de traces de pigments, «bien que l’on sache que l’architecture romaine était polychrome. Mais la taille est absolument fabuleuse et le décor bien conservé!» Un souci du détail qui enchante Sophie Bärtschi, sachant que cette corniche était placée aussi haut… «Ce qui m’impressionne encore et toujours, c’est la facture, l’appareil décoratif impressionnant qui est parvenu jusqu’à nous, et dans cet état. Et puis c’est une très belle roche locale: du calcaire blanc de la Lance, issu de la rive nord du lac de Neuchâtel, près de Concise, et qui ressemble au marbre. Pas besoin d’aller en chercher en Italie !» Devant ce travail d’une grande finesse et cette monumentalité antique, Sophie Bärtschi salue «un véritable trésor».